Elvis Presley est entouré par la machinerie de Las Vegas, mais le film vit surtout pendant les répétitions
En 1970, Elvis Presley avait déjà connu plusieurs carrières publiques. Il avait été le jeune perturbateur du rock and roll des années 1950, le soldat dont la trajectoire fut suspendue au sommet d’un succès commercial exceptionnel, une vedette hollywoodienne de plus en plus prisonnière de films formulaires, puis l’interprète ravivé par l’émission spéciale de 1968 qui prouva qu’il pouvait encore dominer un véritable environnement musical live.
Elvis: That’s the Way It Is appartient à la phase suivante. Les caméras de Denis Sanders suivent les répétitions et l’engagement d’août 1970 à l’International Hotel de Las Vegas, où Presley construit un spectacle assez vaste pour un showroom tout en cherchant à préserver une part de l’énergie retrouvée en 1968.
Les concerts sont historiquement importants, mais la tension centrale se lit le mieux pendant les répétitions. Presley peut arrêter, plaisanter, reprendre un arrangement, communiquer avec James Burton et la section rythmique, puis modeler choristes et orchestre autour du phrasé qu’il souhaite. L’artiste souvent présenté comme une icône isolée redevient une partie d’une organisation musicale au travail.
C’est pourquoi le film original et la Special Edition de 2001 produisent des impressions nettement différentes. Les deux utilisent le même vaste moment historique ; le remontage ultérieur enlève toutefois une grande part du contexte documentaire et augmente la proportion de répétitions et de prestations de Presley. Choisir la version, c’est donc changer l’argument.
En 1970, Las Vegas n’est pas encore le raccourci du déclin qu’en fera la mythologie ultérieure
Les années Las Vegas d’Elvis ont été si fortement associées aux combinaisons, aux excès et à son déclin physique de la fin de la décennie que l’image de « l’Elvis de Vegas » confond plusieurs périodes très différentes. Le film de 1970 rectifie cette vision. Presley se trouve encore au début de sa nouvelle carrière scénique, entouré d’un groupe exceptionnel. James Burton apporte à la guitare un vocabulaire country et rock and roll précis ; la basse de Jerry Scheff met les arrangements en mouvement ; Ron Tutt joue avec force et réactivité ; le piano de Glen D. Hardin contribue au mélange de country, gospel, rock et pop. The Sweet Inspirations et The Imperials donnent de la profondeur aux voix, tandis que Joe Guercio et son orchestre agrandissent les arrangements aux dimensions du showroom de l’International Hotel.
La machine de divertissement est déjà considérable, mais elle ne fonctionne pas encore automatiquement. Presley participe visiblement à la manière dont les chansons prennent forme.
Cette distinction compte parce que le déclin ultérieur peut déformer les preuves antérieures. Connaître la fin des années 1970 peut inciter à lire chaque grand arrangement comme le commencement de l’excès. En 1970, cette ampleur est aussi un signe d’ambition : après des années où le cinéma l’avait éloigné des transformations musicales, Presley cherche à bâtir une identité scénique contemporaine.
James Burton relie directement le spectacle à l’histoire de la guitare américaine
La présence de Burton est fondamentale, car elle relie le nouveau groupe d’Elvis à Las Vegas à plusieurs courants de la musique populaire américaine. Son travail avec Ricky Nelson et d’innombrables séances country et rock en avait déjà fait l’un des guitaristes électriques déterminants de son époque.
Pendant les répétitions, sa fonction se lit mieux que dans un mixage de disque achevé. Burton ne cherche pas à dominer Presley par de longues démonstrations solistes. De courtes réponses, des accents rythmiques et des solos soigneusement dessinés construisent une langue qui soutient un chanteur dont le phrasé peut changer d’un soir à l’autre.
La TCB Band, nom donné au groupe de scène, repose sur cette réactivité. Scheff, Tutt et Hardin peuvent suivre les changements de Presley sans rendre les arrangements instables.
C’est d’autant plus important que le catalogue d’Elvis couvre des chansons de plusieurs époques et genres. Un succès des années 1950, une reprise actuelle et une ballade nourrie de gospel ne peuvent recevoir le même « son Elvis » générique si le spectacle doit rester musicalement vivant. Burton et le groupe créent une continuité stylistique sans effacer les différences.
La contribution historique la plus utile du film est peut-être de montrer que le retour scénique de Presley ne se résumait pas à la décision d’une vedette de chanter de nouveau en public. Il exigeait un nouvel ensemble capable de traduire son catalogue dans l’année 1970.
La répétition retire une partie du pouvoir à la distance créée par la célébrité
Le local de répétition fait apparaître un autre Elvis que la scène de l’hôtel. Il comporte moins de chorégraphie, moins d’attentes formelles du public et davantage d’occasions pour la caméra d’observer le travail derrière une voix familière.
Presley plaisante souvent, perd parfois le fil, puis revient à la prestation avec une vitesse remarquable. On essaie les chansons, ajuste les arrangements et fixe les départs. L’autorité musicale devient visible sans qu’il faille le présenter comme un chef de groupe sévère.
L’humour possède aussi un double tranchant. La présentation de la Special Edition par TCM note que des images antérieures où les chansons étaient traitées en plaisantant pouvaient renforcer la caricature ultérieure d’un artiste glissant dans l’autoparodie. Le remontage de 2001 choisit donc consciemment l’Elvis que le public devait rencontrer.
Cette intervention éditoriale est historiquement importante. Les images documentaires peuvent être authentiques, mais la personnalité naît de la sélection. Un montage peut souligner le professionnalisme ; un autre, l’humour, la culture des fans ou l’environnement plus large de Las Vegas.
Aucune version n’invente un faux Elvis. Elles ordonnent différemment la même personne. La Salle de projection doit y voir la raison principale de conserver les deux montages au lieu de déclarer l’un exact et l’autre dépassé.
Le film original de 1970 passe davantage de temps dans le monde qui entoure Elvis
La version cinéma dure 108 minutes selon l’historique détaillé de TCM. Elle comprend des images de fans, de conventions et d’autres séquences contextuelles qui élargissent le film au-delà des répétitions et de la scène.
Pour certains spectateurs actuels, ces passages peuvent sembler détourner l’attention. Ils interrompent le plaisir concentré de voir Presley travailler avec son groupe et réduisent le nombre de chansons que la durée permet d’accueillir.
Historiquement, ils fournissent d’autres preuves. Elvis n’est pas seulement un musicien en 1970, mais un phénomène doté d’une culture organisée de fans, d’une infrastructure commerciale et d’un rapport à Las Vegas comme destination. Le matériau périphérique documente la machine qui transforme un artiste en institution.
C’est là que le montage original s’éloigne le plus de la Special Edition de 2001. Le premier demande au moins partiellement ce qui existe autour d’Elvis ; le second insiste davantage sur ce qu’Elvis accomplit musicalement. Le spectateur peut préférer la deuxième question, mais l’archive gagne à préserver les deux réponses.
La différence rappelle celle qui sépare Ladies & Gentlemen: The Rolling Stones d’un documentaire de tournée en coulisses. L’un donne des preuves musicales plus nettes ; l’autre révèle la structure sociale autour de la prestation.
La Special Edition de 2001 est plus courte parce qu’elle contient davantage d’Elvis, non simplement moins de matière
Le paradoxe de la Special Edition est de durer environ douze à treize minutes de moins que l’original tout en offrant nettement plus de prestations. L’équipe de Rick Schmidlin retira une grande part du contexte extérieur à Elvis et le remplaça par des répétitions et concerts jusque-là inédits.
TCM annonce 96 minutes pour la Special Edition et 108 pour l’original. Le New Zealand International Film Festival catalogua le montage de 2001 à 94 minutes et nota que près de quarante pour cent de cette nouvelle version était auparavant invisible.
Ces petits écarts de durée viennent probablement des méthodes de minutage et des conventions de projection ; la différence structurelle est nette. La version de 2001 est un remontage, pas une restauration du long métrage original.
La distinction est essentielle. Pour les films anciens, les termes commerciaux « Special Edition », « restauré » et « étendu » sont souvent employés comme des synonymes. Ici, le film ultérieur change l’argument éditorial.
Plusieurs prestations originales disparaissent tandis que de nouvelles images entrent. TCM signale notamment l’absence de la version de concert de « I Just Can’t Help Believin’ », bien que la répétition subsiste. La Special Edition ne contient donc pas simplement tout l’original plus des chansons supplémentaires. Les deux versions se complètent et restent chacune incomplète.
Le répertoire d’Elvis montre avec quelle avidité il absorbait les chansons contemporaines
En 1970, Presley ne dépendait pas seulement du catalogue des années 1950 qui l’avait rendu célèbre. Le spectacle mêlait du matériau actuel et des reprises reflétant les courants country, pop, soul et singer-songwriter autour de lui.
C’est important parce que l’histoire présente souvent Elvis comme le point de départ à partir duquel le rock ultérieur s’est développé. Sa carrière des années 1970 paraît alors rétrospective par définition. Le film montre au contraire un interprète qui continue d’écouter vers l’extérieur.
Ses versions de chansons contemporaines ne remplacent pas toujours culturellement les originales et n’en ont pas besoin. L’essentiel est que Presley traite les morceaux comme un répertoire et non comme une propriété éternellement scellée autour de l’artiste qui les a enregistrés.
Cette méthode le rapproche de Joe Cocker dans le film précédent, malgré des personnalités scéniques radicalement différentes. Les deux chanteurs savent reformuler des compositions familières jusqu’à donner l’impression que la chanson leur appartient spécifiquement.
L’avantage de Presley réside dans l’immense étendue de traditions déjà contenues dans sa voix. Gospel, country, blues et pop peuvent apparaître dans le même spectacle sans explication conceptuelle. Le groupe de Vegas est précisément construit pour cette mobilité.
La caméra documente un artiste qui réapprend à habiter la scène après des années de distance imposée par le cinéma
Le calendrier cinématographique de Presley dans les années 1960 était peu à peu devenu l’une des grandes frustrations de sa carrière. Productions répétitives et obligations de bandes originales limitaient son engagement dans une culture rock en mutation rapide. L’émission spéciale de 1968 révéla une autre voie ; les résidences de Las Vegas fournirent l’infrastructure d’un retour durable à la scène.
That’s the Way It Is est donc en partie un film sur la redécouverte d’un métier. Répéter avec un groupe, choisir des tonalités, modeler des arrangements et affronter chaque soir un public réel exigent d’autres capacités que le playback sur un plateau. Presley semble revivifié par ce travail parce que celui-ci lui oppose une exigence.
Cela ne signifie pas que la structure de Las Vegas était automatiquement saine ou durable. Le modèle de résidence devint plus tard répétitif et son calendrier contribua à une vie toujours plus difficile à maîtriser. En 1970, ces problèmes futurs ne doivent toutefois pas effacer la sensation visible de renouveau. Le film appartient au moment où le retour sur scène ressemblait encore à une libération.
L’histoire des versions rend particulièrement précieuse une édition à deux disques ou clairement étiquetée
Une édition Warner de 2007 comprenait à la fois la version cinéma originale de 108 minutes et la Special Edition de 2001, ainsi que du matériel supplémentaire. Les catalogues de bibliothèques conservent clairement cette structure à deux montages. C’est donc l’un des cas les plus simples où la Salle de projection peut recommander un coffret pour des raisons historiques plutôt que seulement techniques.
Voir les deux films permet de ressentir le montage comme interprétation. Le même événement historique devient deux documentaires sensiblement différents.
L’original donne davantage de la culture qui entoure Elvis. La Special Edition offre un portrait musical plus concentré. Les chutes supplémentaires montrent qu’aucun montage n’épuise les archives survivantes.
Pour RetroForge, c’est exactement le genre de film qu’une note ou un court paragraphe de recommandation ne peut saisir. La question intéressante n’est pas seulement de savoir si le film est bon, mais quel film portant ce titre quelqu’un a réellement vu. L’histoire des versions appartient au contenu.
Le meilleur correctif à la caricature de l’Elvis des années 1970 est le son du groupe au travail
Les images ultérieures de Presley sont devenues si dominantes qu’elles peuvent aplatir toute sa dernière décennie en récit d’avertissement. That’s the Way It Is n’efface pas la tragédie future, mais rétablit la chronologie.
En août 1970, Elvis a trente-cinq ans, travaille avec un groupe remarquable et livre des prestations qui justifient l’appareil déployé autour de lui. L’orchestre et les choristes sont nombreux parce qu’il bâtit un spectacle contemporain de Las Vegas, non parce qu’il serait déjà devenu la parodie retenue par une partie de la culture ultérieure.
Les répétitions sont particulièrement précieuses parce qu’elles rendent l’icône à son métier de musicien. Il écoute, ajuste, plaisante et chante jusqu’à ce que l’arrangement fonctionne. Aucune biographie ultérieure ne peut remplacer ces preuves.
Note pour le visionnage et la collection
Conservez les deux grands montages. L’original de 1970 dure 108 minutes et offre davantage de contexte documentaire ; la Special Edition de 2001 dure environ 94–96 minutes et se concentre beaucoup plus fortement sur les répétitions et prestations de Presley. La version ultérieure est un remontage, non une simple édition restaurée et allongée.