Le livre sur Can qui est à la fois biographie, archive et prolongement de la méthode du groupe
Can se prête particulièrement mal à la biographie rock conventionnelle. Sa musique était collective, improvisée, montée, rétive à la démonstration individuelle et souvent créée selon des procédés qui rendent presque inutile le récit traditionnel du chanteur, du guitariste et du compositeur. All Gates Open: The Story of Can répond à ce problème en refusant d’être un seul type de livre.
La première grande partie, écrite par Rob Young, est une biographie documentée du groupe. La seconde est un « symposium » conçu par Irmin Schmidt, claviériste fondateur, qui rassemble réflexions, conversations et autres matériaux autour de Can, de l’art et de l’influence persistante du groupe. Cette structure n’est pas un ornement gratuit. Elle reflète un groupe qui traitait couramment le matériau enregistré comme quelque chose que l’on pouvait couper, réorganiser, recombiner et forcer à révéler une nouvelle forme.
Pour les lecteurs qui souhaitent un seul ouvrage substantiel consacré à Can, c’est le point de départ évident.
De Cologne à Inner Space
Young commence avant l’existence de Can. C’est important, car les membres du groupe venaient de parcours musicaux exceptionnellement variés. Irmin Schmidt et Holger Czukay avaient des liens avec l’avant-garde européenne d’après-guerre et avaient étudié auprès de Karlheinz Stockhausen. Jaki Liebezeit venait du jazz, mais s’orienta vers la batterie farouchement contrôlée et répétitive qui allait devenir l’une des signatures sonores de Can. Michael Karoli apportait une sensibilité rock plus jeune. Les chanteurs Malcolm Mooney puis Damo Suzuki provenaient encore d’univers culturels entièrement différents.
Le livre montre comment ces ingrédients sont devenus un groupe à Cologne en 1968 et comment Can a développé une méthode de travail où la hiérarchie était constamment remise en cause. La musique pouvait naître d’une longue improvisation, mais les disques définitifs étaient également façonnés par le montage, en particulier le travail de Czukay sur bande. Inner Space, le studio du groupe, devint à la fois laboratoire et instrument.
Ce processus aide à comprendre pourquoi des albums comme Monster Movie, Tago Mago, Ege Bamyasi et Future Days ne sonnent ni comme des performances rock conventionnelles ni comme de la composition électronique académique. Les musiciens possédaient des capacités considérables, mais l’esthétique de Can dépendait souvent d’un déplacement de cette virtuosité : loin de la démonstration individuelle évidente, vers le mouvement collectif, la répétition, la texture et la transformation de l’improvisation par le montage.
Davantage qu’une succession d’albums
Une histoire utile de Can doit également expliquer l’écosystème qui permettait à une telle musique d’exister. Le groupe travailla sur des bandes originales de films, développa un degré inhabituel d’indépendance en studio et bénéficia de la gestion cruciale de Hildegard Schmidt. All Gates Open prête attention à ces structures pratiques au lieu de faire comme si la musique expérimentale apparaissait par la seule force de l’inspiration.
Le livre aborde aussi les deux périodes vocales les plus connues sans réduire Can à ses chanteurs. La présence puissante de Malcolm Mooney est essentielle à la première musique du groupe ; l’arrivée de Damo Suzuki ouvre une autre phase, dont le langage vocal souple devient indissociable de plusieurs des enregistrements les plus célébrés de Can. L’identité instrumentale reste néanmoins centrale d’un bout à l’autre.
Au milieu des années 1970, la chimie interne de Can se modifie. Les effectifs, la technologie, les pressions professionnelles et les ambitions individuelles évoluent. Le récit évite ainsi la version romancée, chère à certains fans, selon laquelle une commune expérimentale parfaite aurait simplement produit des chefs-d’œuvre jusqu’à ce que la mode passe. La méthode de travail de Can était féconde précisément parce qu’elle contenait des tensions.
Pourquoi la partie de Schmidt compte
La section conçue par Irmin Schmidt est ce qui distingue All Gates Open d’une biographie ordinaire. Au lieu d’ajouter simplement une courte postface du fondateur survivant, le livre s’ouvre sur des conversations et des réflexions avec des artistes, des cinéastes et des musiciens influencés par Can.
Le symposium constituera l’un des attraits du livre pour certains lecteurs et une source de frustration pour d’autres, surtout ceux qui préféreraient davantage de chronologie de tournée, de minuties d’enregistrement ou d’histoire quotidienne du groupe. Les deux réactions sont légitimes. La seconde partie fonctionne le mieux lorsqu’on la lit comme une extension du monde intellectuel de Can plutôt que comme une suite conventionnelle de la biographie de Young.
C’est aussi là que le titre prend tout son sens. « All gates open » suggère la perméabilité : entre rock et composition moderne, Allemagne et reste du monde, improvisation et montage, musique et arts visuels, documentation historique et conversation nouvelle.
Ce qu’il réussit particulièrement bien
Young est particulièrement efficace pour inscrire Can dans la culture allemande d’après-guerre sans transformer d’abord les musiciens en symboles et seulement ensuite en individus. Les rapports du groupe avec Stockhausen, Fluxus, l’art moderne, le jazz, le rock américain et le climat politique de l’époque donnent de la profondeur au récit.
Le fonctionnement d’Inner Space est une autre grande force. La mythologie du studio de Can peut très vite devenir mystique, mais comprendre la pièce, les bandes et le processus du groupe rend les disques beaucoup plus concrets.
Le livre bénéficie aussi d’un accès exceptionnellement riche. Young s’est appuyé sur des entretiens avec les membres du groupe, ses chanteurs, ses collaborateurs et les personnes de son entourage, tandis que la participation de Schmidt apporte une dimension intérieure sans transformer l’ensemble en mémoires autorisées.
Limites
Les critiques contemporaines ont identifié une vraie tension dans le livre : le contexte intellectuel et culturel peut parfois prendre le pas sur les détails humains ordinaires de la vie dans un groupe. Les lecteurs à la recherche de chaque date de tournée, d’une documentation exhaustive des séances d’enregistrement ou d’un flot ininterrompu d’anecdotes de coulisses pourront parfois souhaiter davantage de matière concrète.
La présence de Schmidt est inestimable, mais elle signifie aussi que son point de vue bénéficie naturellement d’un poids particulier. Aucune histoire collaborative ne peut entièrement échapper à ce problème, surtout lorsque plusieurs participants centraux étaient déjà morts au moment de la publication.
Enfin, la prose peut devenir aussi expansive que la musique. Si votre biographie musicale idéale est brève, chronologique et impitoyablement factuelle, ce n’est pas ce livre-là.
Qui devrait le lire ?
Quiconque est déjà captivé par Tago Mago, Ege Bamyasi ou Future Days devrait placer ce livre très haut dans sa liste. Il convient aussi parfaitement aux lecteurs qui souhaitent comprendre comment un groupe peut utiliser l’improvisation et le montage en studio sans devenir ni un jam band conventionnel ni un projet électronique purement construit en studio.
Pour une histoire générale de la scène allemande au sens large, lisez Future Days de David Stubbs. Pour une carte compacte et très subjective des disques canoniques, lisez Krautrocksampler de Julian Cope. Pour Can en particulier, All Gates Open va nettement plus loin que les deux.
Trouver un exemplaire
L’édition reliée de 2018 et les éditions brochées ultérieures peuvent différer par leur présentation physique et leur nombre de pages.
