Une histoire du rock écrite alors que le canon était encore en fusion
Awopbopaloobop Alopbamboom de Nik Cohn possède un avantage qu’aucune histoire moderne des débuts du rock ne peut reproduire : le livre a été écrit avant que les générations suivantes aient fini de décider quels artistes, disques et attitudes étaient censés compter pour toujours. Cohn avait une vingtaine d’années lorsqu’il écrivit l’œuvre en 1968, et sa première publication suivit en 1969. Elvis Presley, Chuck Berry, Little Richard et les Beatles n’étaient pas encore des figures de marbre rangées dans un musée établi de la musique populaire. Leurs carrières et leurs réputations appartenaient encore à une mémoire pop vivante, suffisamment proche pour que le jugement paraisse impulsif, partisan et parfois glorieusement injuste.
Cette proximité donne au livre sa vitesse et crée aussi son danger. Cohn écrit dans l’absolu, écarte des artistes que l’histoire ultérieure allait consacrer, utilise une langue marquée par son époque et traite parfois la conviction comme un substitut à l’équilibre probatoire. Il ne doit pas servir de bible factuelle. Sa grande valeur est ailleurs : c’est une critique écrite depuis le chantier, avant que la critique rock elle-même ne se fixe en profession dotée de méthodes reconnues, de canons hérités et d’une révérence devenue obligatoire.
Le titre commence par le son parce que le son fait partie de la philosophie de Cohn
« Awopbopaloobop alopbamboom » vient de l’ouverture explosive de Little Richard dans « Tutti Frutti », et ce choix dit presque tout des priorités de Cohn. Le rock and roll n’a pas besoin d’un sens littéraire conventionnel avant d’annoncer qu’une nouvelle force culturelle est entrée dans la pièce. Rythme, voix, syllabes absurdes, volume, vêtements, excitation physique et reconnaissance adolescente peuvent porter leur propre intelligence. Cohn est fasciné par l’impact avant l’explication.
Cela fait du livre un contrepoids utile à une critique devenant si sérieuse envers la musique populaire qu’elle en retire accidentellement le plaisir qui l’avait rendue populaire. Il remarque l’attitude, l’image et la vitesse parce que ces choses comptaient pour les auditeurs même lorsqu’elles n’entraient pas dans les conceptions respectables de la profondeur artistique. La méthode peut devenir réductrice, mais l’instinct reste précieux. Un disque de trois minutes n’a pas à s’excuser de ne pas se comporter comme un roman ou une symphonie avant de pouvoir changer la vie de quelqu’un.
Elvis apparaît avant que le patrimoine ne transforme chaque étape de sa carrière en monument
L’Elvis Presley accessible à Cohn est beaucoup plus proche du phénomène pop contemporain que de l’icône culturelle protégée héritée par la critique ultérieure. Sun Records, rockabilly, télévision, controverse sexuelle, films, service militaire et comeback appartiennent à une trajectoire assez récente pour être jugée avec impatience plutôt qu’avec nostalgie. Cohn peut demander ce qu’Elvis a fait aux adolescents, pourquoi l’image comptait et quelles étapes de la carrière semblaient encore vivantes sans devoir commencer par un rituel de reconnaissance de son importance historique.
Cette immédiateté est inestimable et grossière en même temps. Des auteurs ultérieurs développeront autour de Presley des analyses beaucoup plus riches de la race, de la célébrité, de l’appropriation, de la classe et de la mythologie américaine. Cohn ne les remplace pas. Il préserve la température émotionnelle d’un critique écrivant avant que ces cadres deviennent obligatoires. Le résultat est utile précisément parce qu’il ne ressemble pas à une interprétation patrimoniale rétrospective.
Little Richard fournit un argument sur le rock sans qu’il soit nécessaire de formuler explicitement cet argument
Little Richard incarne plusieurs des qualités que Cohn valorise le plus intensément : compression, performance outrancière, voix physique, style visuel, ambiguïté sexuelle et impression que la personnalité dépasse les limites conventionnelles de la chanson. Les histoires respectables ultérieures peuvent expliquer ces qualités avec un tel soin que le choc initial devient difficile à retrouver. La prose de Cohn souffre rarement de ce problème.
Son instinct est que le rock comptait en partie parce qu’il offensait les attentes adultes et refusait d’attendre que les institutions culturelles approuvent sa signification. L’argument n’est pas une théorie objective de toute la musique populaire, mais il saisit une caractéristique centrale du premier rock and roll. Le son s’annonce avant que le vocabulaire critique n’existe. Le style haletant de Cohn tente de rencontrer cette énergie plutôt que de la catégoriser calmement des décennies plus tard.
Le livre devient le plus provocateur lorsque le rock commence à s’appeler de l’art
Le traitement par Cohn de la fin des années 1960 est l’endroit où son tempérament critique devient le plus contestable. Les Beatles, Bob Dylan, le psychédélisme et la culture de l’album ont contribué à créer le récit familier selon lequel la musique populaire aurait « mûri » : les chansons s’allongent, les paroles deviennent plus ambitieuses, les albums acquièrent un poids conceptuel et les musiciens demandent de plus en plus à être reconnus comme artistes plutôt que comme entertainers. Cohn n’accepte pas automatiquement que le sérieux équivaille au progrès.
Il demande plutôt ce qui a pu être perdu dans cette transition : vitesse, trash, immédiateté adolescente, plaisir vulgaire et efficacité avec laquelle un single peut exploser dans la vie ordinaire. Sa réponse peut être profondément injuste envers les musiques ambitieuses, mais le défi reste utile chaque fois qu’un genre devient assez respectable pour réécrire ses plaisirs antérieurs comme de simples préliminaires infantiles. Le progrès formel n’est pas automatiquement une amélioration de l’effet. La sophistication peut parfois devenir une convention supplémentaire attendant d’être contestée.
Un critique d’une vingtaine d’années n’a pas encore appris la valeur protectrice des précautions de langage
Cohn proclame, canonise, moque et rejette avec une confiance qu’un historien plus expérimenté nuancerait probablement. Cela donne au livre une vitesse extraordinaire. Cela signifie aussi que les lecteurs doivent distinguer style et autorité. Certains jugements sont impulsifs, certaines affirmations ont été corrigées ou complexifiées par des recherches ultérieures, et une partie du langage reflète des présupposés raciaux ou culturels qui exigent aujourd’hui une distance historique.
Le livre doit donc être lu simultanément à deux niveaux. C’est un récit des débuts du rock and roll, et c’est une preuve de la manière dont un jeune critique britannique pensait qu’on pouvait écrire sur la musique populaire autour de 1968. Ce second niveau est peut-être le plus durable. Un lecteur moderne n’a pas besoin d’être d’accord avec le canon de Cohn pour comprendre à quel point il était radical qu’un auteur traite la pop avec autant de personnalité tout en résistant au sérieux que la critique pouvait lui imposer.
La grande ironie est que Cohn contribue à légitimer la critique rock tout en se méfiant de la légitimation
Il y a quelque chose de magnifiquement contradictoire dans un livre qui transforme la musique populaire en sujet capable de soutenir une longue critique historique tout en s’inquiétant simultanément du fait que le rock devienne trop respectable. Cohn participe au processus qu’il moque. Il célèbre le trash et devient un classique. Il se méfie du canon et entre dans le canon. Il résiste à la nostalgie et devient l’une des capsules temporelles les plus précieuses d’un moment critique ancien.
Cette tension explique pourquoi le livre reste utile à RetroForge. L’écriture musicale ne devient pas plus forte simplement en donnant l’impression d’être sérieuse, et la culture historique n’exige pas de neutraliser toute trace de goût. Les excès de Cohn ne doivent pas être imités comme méthode factuelle, mais son refus de dissimuler l’enthousiasme mérite d’être conservé comme avertissement contre la prose éditoriale qui se transforme lentement en mobilier de catalogue.
L’histoire de publication est inhabituellement complexe et doit rester exacte
L’œuvre a été écrite en 1968 et publiée pour la première fois en 1969 sous des titres différents selon les territoires : Pop from the Beginning au Royaume-Uni et Rock from the Beginning aux États-Unis. Une édition britannique Paladin retitre le livre Awopbopaloobop Alopbamboom: Pop from the Beginning en 1970. Cohn révise le texte en 1972, une édition Paladin révisée paraissant en 1973. Les éditions américaines Grove et Da Capo ultérieures utilisent The Golden Age of Rock comme sous-titre.
Pour les lecteurs britanniques modernes, l’édition Vintage Classics 2016 de Awopbopaloobop Alopbamboom: Pop from the Beginning compte 272 pages et constitue la recommandation la plus claire. RetroForge doit préserver l’histoire des anciens titres pour la recherche et les métadonnées plutôt que de traiter les différents sous-titres comme des livres séparés.
Le vocabulaire daté doit être reconnu historiquement sans être repris avec désinvolture
Le livre ayant été écrit à la fin des années 1960, certains termes raciaux et culturels appartiennent incontestablement à une autre époque. Les réimpressions préservent la prose historique, ce qui est approprié pour l’œuvre elle-même. RetroForge n’a pas besoin de répéter ce langage simplement parce que Cohn l’utilisait. Lorsqu’un terme historique est spécifiquement pertinent pour comprendre la critique, il peut être attribué et contextualisé. Lorsqu’il n’est pas nécessaire, une terminologie contemporaine doit être utilisée.
Il ne s’agit pas d’essayer de moderniser la source jusqu’à en faire quelque chose qu’elle n’était pas. C’est simplement la responsabilité normale d’une page éditoriale actuelle consacrée à un texte ancien. Un classique peut rester historiquement important tout en contenant une langue ou des présupposés que les lecteurs ultérieurs doivent aborder de manière critique.
Ce qu’il fait particulièrement bien
Vitesse, personnalité et immédiateté sont les forces qui définissent le livre. La première grande ère du rock and roll reste suffisamment proche pour être disputée comme pop plutôt que conservée comme patrimoine, et Cohn comprend l’image, la culture adolescente et le plaisir direct avec un instinct inhabituel. Le livre saisit également le canon avant sa stabilisation, donnant aux lecteurs ultérieurs accès à des routes que l’histoire critique n’a finalement pas retenues.
Sa méfiance envers le sérieux reste particulièrement utile. Chaque fois qu’un genre devient assez prestigieux pour oublier les disques jetables, les modes et les plaisirs commerciaux qui ont contribué à le créer, l’impatience de Cohn peut apporter une perturbation nécessaire.
Limites
L’exactitude et l’équilibre ne sont pas les principales qualités du livre, et certains jugements sont brutalement subjectifs. Le langage peut être daté, des recherches ultérieures ont corrigé et complexifié certaines parties de l’histoire, et les lecteurs cherchant un compte rendu social systématique des débuts du rock auront besoin d’autres sources. Ces limites doivent rester visibles parce qu’elles définissent le livre comme critique presque contemporaine de son sujet plutôt que comme histoire de référence moderne.
Qui devrait le lire ?
Les auteurs musicaux, les obsessionnels du premier rock et tous ceux qui s’intéressent à la critique avant qu’elle ne développe une voix professionnelle stable devraient trouver ce livre exceptionnellement vivant. Associez-le à Mystery Train de Greil Marcus et le contraste devient particulièrement révélateur : Marcus construit une mythologie culturelle par l’interprétation expansive, tandis que Cohn teste sans cesse si le disque possède encore assez d’électricité pour renverser les meubles.
Note d’édition
Écrit : 1968. Œuvre originale : 1969, Pop from the Beginning / US Rock from the Beginning. Édition Paladin retitrée : 1970. Texte révisé : 1972 ; édition Paladin révisée 1973. Recommandation britannique moderne : Vintage Classics, 2016, Pop from the Beginning, 272 pages.
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L’édition Vintage Classics 2016 constitue l’exemplaire de lecture moderne raisonnable. Les titres et éditions antérieurs restent utiles aux collectionneurs et aux lecteurs intéressés par l’histoire de la publication.
