Une histoire vaste et généreuse du prog britannique qui se souvient que le genre dépassait largement quatre groupes de stade
Les histoires du rock progressif rencontrent régulièrement le même problème. Racontez-les trop vite et le genre entier se réduit à Yes, Genesis, King Crimson, Emerson Lake & Palmer, avec peut-être Pink Floyd debout maladroitement au bord du cadre. A New Day Yesterday: UK Progressive Rock & the 1970s de Mike Barnes choisit l’approche inverse.
C’est un gros livre, de plus de six cents pages dans les éditions courantes, et son ampleur permet à Barnes de traiter le rock progressif britannique comme un écosystème plutôt que comme un logo. Les grands noms sont présents, mais également les musiciens de Canterbury, des groupes expérimentaux excentriques, des favoris cultes saturés de claviers, des croisements jazz-rock et des artistes dont l’appartenance au « prog » a toujours été discutable. Cette largeur de champ est la force déterminante du livre, car elle fait apparaître le genre moins comme une poignée de groupes de stade que comme un réseau mouvant de scènes, d’influences et d’idées concurrentes.
Ce que Barnes entend par rock progressif
Le livre part d’une idée utile : le rock progressif est né de l’expansion créative de la fin des années 1960, quand des musiciens de rock absorbaient le jazz, le folk, la musique classique, la psychédélie, de nouveaux instruments et des techniques de studio de plus en plus aventureuses. À l’origine, « progressive » n’était pas une liste de contrôle composée de mesures asymétriques, de capes et de chansons de vingt minutes. Le mot décrivait une volonté d’avancer.
Cela rend la scène britannique difficile à policer. Soft Machine est-il prog, jazz-rock ou Canterbury ? Procol Harum est-il un groupe progressif ou un groupe de rock aux ambitions classiques et proches de l’art song ? Et que faire de the Nice, Van der Graaf Generator, Caravan, Egg, Hatfield and the North, Kevin Ayers ou Robert Wyatt ?
La solution de Barnes consiste à laisser les frontières poreuses. Plus de trente artistes reçoivent un traitement substantiel, et le tableau qui en résulte est bien plus divers que le stéréotype des suites symphoniques et des gigantesques décors de scène.
L’avantage Canterbury
L’une des grandes qualités du livre est l’attention accordée à la scène de Canterbury. Des lecteurs particulièrement familiers de cette scène ont souligné les chapitres consacrés à Soft Machine, Caravan, Egg, Hatfield and the North, National Health, Kevin Ayers et Robert Wyatt.
Ce matériau est important parce que Canterbury complique le récit standard du prog. La scène partageait des musiciens et des idées avec la pop psychédélique, le jazz, la composition d’avant-garde et le rock, souvent avec une personnalité plus légère, plus ironique ou plus improvisée que le style monumental associé à ELP ou Yes.
En plaçant ces artistes à côté des groupes progressifs plus connus, Barnes fait sentir les années 1970 comme un ensemble connecté plutôt que compartimenté.
Des voix de première main dans une vue d’ensemble historique
Barnes avait passé des années comme journaliste musical, et l’un des avantages du livre réside dans l’utilisation d’entretiens et de souvenirs directs. Cela empêche le texte de devenir une simple redistribution rétrospective de dates de sortie d’albums.
Les musiciens qui se souviennent de l’époque peuvent révéler ce que les étiquettes de genre ultérieures dissimulent. Beaucoup d’interprètes ne se vivaient pas comme membres d’un « mouvement prog » formel. Ils essayaient de nouveaux équipements, combinaient des influences, se disputaient des concerts, négociaient avec les labels, changeaient de formation et réagissaient à ce que faisaient d’autres groupes autour d’eux.
C’est particulièrement utile pour RetroForge. Nos pages historiques sont les plus solides lorsque les genres sont traités comme des cartes dessinées après coup plutôt que comme des cages que les musiciens auraient docilement habitées.
Une histoire d’expansion et de contraction
L’histoire du prog des années 1970 est souvent racontée comme une fable morale : la musique ambitieuse devient boursouflée, le punk arrive, le dinosaure meurt. A New Day Yesterday est beaucoup plus utile que cette caricature.
Le genre a bel et bien développé des excès. Grandes tournées, productions coûteuses, attentes de virtuosité et albums de plus en plus élaborés pouvaient créer une distance entre une musique aventureuse et un public qui l’avait autrefois perçue comme contre-culturelle. Mais le slogan « le punk a tué le prog » est beaucoup trop propre. Certains groupes ont changé de direction, d’autres se sont effondrés pour des raisons internes, d’autres encore sont restés populaires, tandis que des idées progressives migraient vers de nouveaux styles. Comme Barnes suit une distribution très large plutôt qu’un récit unique d’ascension et de chute, ces issues différentes restent visibles au lieu d’être comprimées dans une morale commode.
Ce que le livre réussit bien
Premièrement, il donne suffisamment d’espace aux artistes moins couverts pour qu’ils comptent vraiment. Ce n’est pas un livre où Gentle Giant apparaît dans un paragraphe uniquement pour que l’index puisse prétendre les inclure.
Deuxièmement, Barnes écrit en journaliste plutôt qu’en théoricien. Les lecteurs qui trouvent les études universitaires sur le prog laborieuses auront probablement ici une lecture plus conversationnelle.
Troisièmement, les entretiens ajoutent de la texture. Même des amateurs très informés peuvent tomber sur des souvenirs ou des connexions qu’ils n’ont jamais vus répétés dans les biographies habituelles.
L’édition Omnibus a également été présentée comme une étude approfondie accompagnée d’une préface de Steve Hackett, un parrainage tout à fait approprié pour un livre aussi profondément enraciné dans la scène britannique des années 1970.
Limites
Même une histoire de genre de six cents pages ne peut jamais être complète. Les spécialistes d’un groupe particulier connaîtront des éléments qu’une vue d’ensemble doit nécessairement condenser, et les lecteurs ne doivent pas s’attendre à retrouver dans chaque chapitre la profondeur d’une biographie entièrement consacrée à King Crimson ou Yes.
Le centrage britannique est délibéré. Il rend le livre excellent dans ce qu’il entreprend, mais il ne faut pas le confondre avec une histoire mondiale du rock progressif. Les traditions italiennes, allemandes, françaises, néerlandaises, américaines et celles des périodes ultérieures nécessitent d’autres ouvrages.
Enfin, cette ampleur peut rendre la lecture épisodique. Certains lecteurs parcourront volontiers le livre entier ; d’autres l’utiliseront comme un ensemble de chapitres consacrés à des artistes interconnectés.
Qui devrait le lire ?
C’est l’une des recommandations les plus fortes de ce premier lot pour quelqu’un qui connaît déjà les cinq ou six plus grands groupes de prog et soupçonne qu’il doit y avoir beaucoup plus à découvrir.
C’est aussi un bon choix pour un lecteur qui construit une collection de disques. Le livre crée régulièrement ce délicieux problème où un nom autrefois périphérique exige soudain l’achat de trois albums.
Pour les nouveaux venus qui veulent un récit plus court et plus linéaire, The Show That Never Ends de David Weigel ira peut-être plus vite. Pour un examen plus théorique de ce que signifie « progressif » à travers plusieurs décennies, Beyond and Before de Hegarty et Halliwell constitue le meilleur complément.
Trouver un exemplaire
Pour un nouvel achat, privilégiez le livre de poche 2024 Omnibus Remastered (640 pages, ISBN 9781915841360), qui ajoute une nouvelle couverture et une préface de Steve Hackett. L’édition originale de 2020 reste valable comme option d’occasion ou de collection.
